lundi 25 septembre 2017 / Mali

FB IMG 1488721984848Agent néerlandais du développement ayant travaillé une partie de sa vie au Mali, Aart van der Heide nous fait ici une étude comparative des différents régimes qui se sont succédé à la tête du Mali depuis Moussa Traoré (qu’il admire particulièrement pour la discipline et l’ordre qu’il a su imprimer au sein des forces armées et de défense du Mali) à Ibrahim Boubacar Kéita, en passant par Alpha Oumar Konaré et Amadou Toumani Touré. Il fustige surtout l’attitude paternaliste de ses pairs Occidentaux, notamment français pour leur position trouble dans la gestion de la crise malienne. M. HEIDE, très critique sur l’immixtion européenne dans les affaires africaines, accuse la France d’avoir financé le film d’Abderrahmane Cissako, dont beaucoup d’observateurs pensent qu’il victimise la rébellion sécessionniste touarègue.

Bonjour Monsieur. Voudriez-vous bien vous présenter à nos lecteurs ?

Je m’appelle AART van der HEIDE, je suis de nationalité hollandaise (Pays Bas). Je suis venu au Mali pour la première fois en décembre 1984. Je suis agronome de formation. J’ai toujours travaillé au Mali, dans le domaine de la sécurité alimentaire et nutritionnelle pour l’UNICEF, l’OXFAM-UK, USAID et aussi pour beaucoup d’autres organisations non-gouvernementales, surtout européennes. J’ai beaucoup d’expériences du au nord du Mali pour avoir eu à travailler avec OXFAM qui a financé beaucoup d’ONG. J’ai aussi travaillé pour l’USAID dans le cadre de l’implication des groupements locaux dans le processus de leur propre développement de 1991-1995

Dans le cercle de Goundam, j’ai fait le suivi des cantines scolaires des écoles nomades pour AMADE et SOH Pays-Bas (1989-1995). J’ai vécu à Ségou (1985-1986), Gao (1991) et à Bamako (1987-2005).

J’ai publié 3 livres sur les problèmes alimentaires au Mali que sont : Engrais Fertile : vers une agriculture durable au Mali (1995), Sécurité alimentaire familiale : 6 études de cas et expériences des ONG au Mali (2000) et Histoire du projet Sécurité Alimentaire Nutritionnelle dans le cercle de Niafounké à travers les groupements féminins de 1995 – 2010, pour le compte de l’ONG nationale OMAES.

Je travaille actuellement sur un projet visant à aider les jeunes diplômés sans-emploi. L’objectif de ce projet est de les préparer à la recherche appliquée. Un projet de recherche historique : 10 cas d’étude des grands projets de développement au Mali. Ce serait pour eux de l’expérience dans le travail et dans la recherche. Il s’agira de cas concrets qui feront l’objet d’une série de publications sur l’histoire récente du Mali.

Je me rends compte qu’une interview avec moi, ressortissant d’un pays Européen nordique, m’oblige à prendre en considération que je suis sur le plan culturel sous influence par mon éducation et surtout ma formation. Nous, les Européens, sommes obligés de prendre notre histoire vis-à-vis de l’Afrique sérieusement en compte. Nous parlons des découvertes de l’Afrique tandis que l’Afrique existait déjà. Nous avons colonisé l’Afrique et déterminé les frontières en 1884 à Berlin en l’absence des Africains. Nous avons décolonisé l’Afrique mais en laissant trois langues administratives européennes (anglais, français et portugais), notre manière d’organiser l’Etat, notre système éducatif et sanitaire mais aussi notre système judiciaire. N’oubliez pas que même la religion chrétienne est d’origine européenne. Après, nous avons donné l’indépendance aux Etats colonisés et pour devenir des Etats fonctionnels, nous avons mis en place l’aide au développement. Beaucoup de jeunes Africains, sans emploi, ont entendu longtemps comment l’Europe a voulu que l’Afrique se développe. Mais hélas, la misère, le chômage, la corruption, etc. les a déçus. Maintenant ils ont décidé d’aller en Europe mais Europe les refuse. Notre propre ministre des affaires étrangers a déclaré avoir signé un accord avec le Mali sur le rapatriement des sans-papiers etc. Il s’est montré chez nous avec votre ministre des affaires étrangères, M. Abdoulaye Diop. Chez nous, c’est un scandale et chez vous une déclaration officielle de votre président qu’il ne le signera jamais. Cela ne veut pas dire que je défends la politique de notre gouvernement au Mali. Egalement je ne défends pas la politique du gouvernement malien. J’observe et me rends compte que je suis un toubab.

Vous avez longtemps vécu au Mali. Quelle analyse faites-vous de la situation au nord du Mali ?

Triste ! Ma dernière visite à Gao et à Tombouctou remonte à mai 2016. Depuis 1987, j’ai eu la chance de travailler au nord du Mali : à Gao, Ansongo, Bourem, N’Tillit, dans la région de Tombouctou, à Goundam, à Diré et à Niafounké ; non seulement en milieu sédentaire mais aussi milieu nomade.

Il nous revient d’écouter souvent des partenaires du Mali que le nord du Mali n’a pas suffisamment profité des financements qui lui ont été destinés pour son développement. Je ne suis pas de cet avis. Le nord du Mali a bénéficié de grands financements pour son développement. La question que je me pose est de savoir si ces financements ont été minutieusement utilisés. J’ai eu la chance d’échanger avec des gens qui connaissent bien l’histoire. En conclusion, je me pose deux questions fondamentales : est-ce que les frontières ont été bien déterminées au moment des indépendances ? La loi Deferre du gouvernement française à l’époque de l’Independence n’a-t-elle pas commis une erreur de tissage ?

En 2012 un Malien me disait : « si vous, les Européens, vous chassez Kadhafi du pouvoir en Lybie, nous aurons tôt ou tard les retombées négatives chez nous au Mali. » Je donne aujourd’hui raison à ce Malien qui voyait bien les conséquences de la traque contre Kadhafi.

Il y a beaucoup de critiques à l’endroit de l’ex président ATT. Force est de reconnaitre que lui aussi a hérité d’une situation politique et militaire de son prédécesseur : le premier Président démocratiquement élu Alpha Oumar Konaré.

Avec l’avènement de la démocratie, il y a eu un affaiblissement des forces armées du Mali tant sur le plan des équipements que sur le plan organisationnel.

Le régime du général Moussa Traoré fut un régime de parti unique, cependant il y avait plus de discipline et l’armée était mieux équipée et mieux organisée. Les élites politiques européennes ont qualifié ce régime de dictatorial. De mon point de vue, il n’en était pas ainsi. Je le trouvais plutôt comme un régime fondé sur les valeurs traditionnelles du Mali. Moussa Traoré en tant que militaire s’est toujours engagé à doter les forces armées maliennes d’équipements militaires. Il a aussi veillé à ce que la discipline soit de rigueur au sein des forces armées. Il était un vrai militaire. Cependant, il a été lui aussi confronté aux problèmes du nord du Mali qu’il a d’ailleurs su gérer en son temps.

Le problème du nord existé depuis l’indépendance du Mali et tous les différents régimes ont eu à faire face à cela. Sous le régime ATT, il a atteint sa plus grande ampleur. Les mouvements de lutte pour l’Independence de l’Azawad se sont ralliés aux groupes super-équipés qui sont arrivés de la Libye après la chute de Kadhafi et aux djihadistes qui occupaient déjà au nord afin d’aboutir à leur but « la partition du Mali ».

Je me permets de dire aujourd’hui que le problème doit faire l’objet d’une analyse profonde, tant au plan historique que géographique. La position de l’Europe, mais et surtout celle de la France ont joué un rôle important dedans. Depuis l’Independence ; de la loi Deferre à l’introduction du système démocratique parlementaire, juste après la chute du mur de Berlin, le nord du Mali a été une partie problématique de la jeune république. Les pacifistes européens ne seront certainement pas de mon avis, mais je crois que faire de l’armée malienne une armée bien équipée, forte et bien organisée pour défendre les frontières longues et complexes du Mali serait un début de solution incontournable à la stabilité au nord. Je crains que cela ne soit trop tard du fait que le nord du Mali est déjà sous contrôle de l’armée française appuyée par la MINUSMA.

Aujourd'hui l’autorité de l’État ne s’exerce pas sur une grande partie du territoire national malgré la présence des troupes étrangères plus particulièrement françaises. Quelle qualification vous donnez à cette situation ?

C’est une situation très grave et triste pour un jeune pays comme le Mali. L’Etat du Mali a perdu sa souveraineté. La MINUSMA avec presque 11.000 militaires étrangers coûte environ 1 milliard de US$ l’année. Je dis toujours dans mon pays au cours des débats publics qu’il ne devrait plus avoir de militaires européens en Afrique en 2017. Le gouvernement de mon pays supporte la MINUSMA avec presque 500 militaires et s’appelle les « yeux et les oreilles » de la MINUSMA, mais hélas sans grands résultats. La MINUSMA, malgré ses propres « yeux et oreilles » a été victime de trois grandes attaques et a enregistré plusieurs pertes à Gao en 2016. Le problème du nord du Mali est très complexe. On y trouve aujourd’hui des bandits, des djihadistes, des groupements de Touaregs indépendantistes, mais aussi les forces françaises. Je suis convaincu que le peuple français se demande pourquoi leurs élites politiques opèrent au Mali et dans tout le Sahel. La politique française est très impliquée mais peu visible. Cela se traduit par beaucoup de théories et de complots. Même le beau film « Tombouctou » du cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako a été financé par la France. Je me suis souvent posé la question comment un film pareil nous aurait été montré s’il avait été financé par les pays du Golfe Arabe ?

Vous connaissez bien le Mali. Parlez-nous un peu de la situation politique du pays de Moussa Traore à Ibrahim Boubacar Keita ?

J’ai vécu au Mali du temps de Moussa Traoré, celui d’Alpha Oumar Konaré, de ATT et d’IBK. J’ai vécu la grande influence de la France. Leur ambassade est la plus grande à Bamako et maintenant la plus sécurisée. Le système démocratique a été introduit au Mali en 1991 juste après la tombée du mur de Berlin. C’est Mitterrand qui a laissé tomber le général Moussa Traoré. Quand j’arrivais au Mali tout le monde était pauvre mais les Maliens ont bien partagé leur pauvreté. Aujourd’hui, malgré le grand développement au Mali, beaucoup de Maliens restent encore pauvres tandis qu’un petit groupe très riche, prospère. La majorité des Maliens se cherchent d’abord à manger, avoir un abri, une bonne école pour leurs enfants et du travail pour gagner leur vie. Pourquoi il y a autant d’écoles privées au Mali ? L’éducation des enfants n’est pas une entreprise. Pourquoi le système sanitaire est organisé comme une entreprise malgré son évolution au Mali. Une des premières victimes de l’épidémie d’Ebola est tombée dans une clinique privée de référence à Bamako.

Quelles propositions vous faites aux Maliens pour une véritable unité nationale forte ?

D’abord, il vous faut rester fiers de votre souveraineté et surtout de votre culture traditionnelle. On ne peut pas changer l’histoire, il faut cependant bien connaitre l’histoire politique du pays. Malgré la grande croissance économique et démographique du Mali en général et surtout de la ville de Bamako en particulier votre système politique, quoi que ce soit, a surtout une grande responsabilité et une tâche : organiser les services éducationnels et aussi sanitaire de qualité et surtout faire son mieux pour créer et organiser les conditions pour que les Maliens aient des emplois.

Entretien réalisé par Aliou Badara Diarra

sOURCE: L'Enqueteur

 

 

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