dimanche 23 septembre 2018 / Mali

Tombouctou mosquéeRELIGION : « L’islam a été introduit en Afrique avant même qu’il ne s’étende en Arabie », Ousmane Kane auteur de l’essai Au-delà de Tombouctou, théologien à l’Université d’Harvard

Ousmane Kane est professeur de religion et de société islamique contemporaine à Harvard. Il est l’auteur du livre « Au-delà de Tombouctou : une histoire intellectuelle de l’Afrique occidentale musulmane». Mizane Info vous propose la traduction de son entretien avec la Gazette d’Harvard dans laquelle il aborde la place de l’islam en Afrique, ses origines et sa contribution dans la civilisation islamique. 

Quelle est l’idée fausse la plus répandue en Occident à propos des musulmans africains ?

L’Afrique noire a été représentée dans les universités ainsi que dans les représentations populaires comme un continent de tribus en guerre. Regardez la couverture de l’Afrique dans la plupart des chaînes de télévision. C’est la plupart du temps des conflits tribaux.

Une grande partie des peuples ouest-africains ont, dans le passé et le présent, prouvé leur capacité à transcender les identités paroissiales et leurs différences pour une cause commune et revendiqué leur indépendance de pensée et de destins communs.

Les discours occidentaux du siècle dernier qui tendaient à représenter l’Afrique noire essentiellement comme un continent d’oralité ont obscurci sa tradition littéraire

Plus que toute autre chose, cela se traduit par une longue tradition littéraire en arabe et en langues africaines écrites avec l’écriture arabe. Malheureusement, cette tradition littéraire a été obscurcie par les discours occidentaux du siècle dernier qui tendaient à représenter l’Afrique noire essentiellement comme un continent d’oralité. Ce faisant, ces discours ont obscurci sa tradition littéraire.

Comment l’islam s’est-il propagé de la péninsule arabique au reste de l’Afrique ?

L’islam a une très longue histoire en Afrique. En fait, il a été introduit sur le continent africain avant même qu’il ne s’étende en Arabie, sans parler des pays voisins de la péninsule arabique.

Le Prophète Muhammad a envoyé des dizaines de ses compagnons en Éthiopie avant le début de l’Hégire. Au cours du premier siècle hégirien, l’islam s’est propagé de l’Egypte à travers la Mer Rouge et les zones côtières d’Afrique de l’Est d’une part, et de l’Egypte à travers le désert vers le reste de l’Afrique du Nord. C’est d’Afrique du Nord que la religion musulmane a été introduite en Afrique de l’Ouest à travers le Sahara.

Le prophète Muhammad a envoyé des dizaines de ses compagnons en Éthiopie avant le début de l’Hégire (…) Tombouctou n’était pas unique. Ce n’était qu’un des nombreux centres savants qui ont prospéré en Afrique de l’Ouest au cours des derniers siècles

Quelle est la signification de Tombouctou, l’ancienne ville du Mali, dans l’histoire de l’islam ?

Tombouctou est célèbre pour avoir été un grand centre de commerce et d’apprentissage musulman à l’âge d’or de l’islam. Il est renommé pour ses nombreuses mosquées et collèges anciens et pour ses collections de manuscrits arabes rares.

Pendant des siècles, il a attiré des érudits musulmans et des marchands, mais Tombouctou n’était pas unique. Ce n’était qu’un des nombreux centres savants qui ont prospéré en Afrique de l’Ouest au cours des derniers siècles.

Quels autres endroits en Afrique de l’Ouest ont eu la même importance que Tombouctou ? Où vit la majorité des musulmans en Afrique ?

Parmi les autres centres importants de l’apprentissage musulman en Afrique de l’Ouest, on compte Agadez [Niger], Walata et Shinqit [Mauritanie], Djenné [Mali], Kaolack, Pire, Koki [Sénégal] et Kano, Katsina et Borno [Nigéria], pour n’en citer que quelques-uns. Le nombre de musulmans en Afrique est estimé entre 450 et 500 millions. C’est près d’un tiers de la population mondiale musulmane.

Les Africains ont influencé l’érudition dans le monde islamique pendant plus d’un millénaire. Avec la diffusion de l’alphabétisation en arabe, les savants africains ont développé une riche tradition de débat sur l’orthodoxie et le sens de l’islam

La majorité écrasante vit dans la moitié nord du continent au-dessus de l’équateur. Dans les pays d’Afrique du Nord comme le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Libye, l’Egypte et les pays d’Afrique de l’Ouest comme le Sénégal, le Mali, la Mauritanie et le Niger, plus de 90 % de la population est musulmane. Avec plus de 80 millions de musulmans, le Nigeria a la sixième plus grande population musulmane au monde après l’Indonésie, le Pakistan, l’Inde, le Bangladesh et l’Egypte.

Quelles sont les contributions de l’Afrique de l’Ouest au développement de l’islam ?

Les Africains ont influencé l’érudition dans le monde islamique pendant plus d’un millénaire. Ceci a été entièrement documenté par des recherches récentes sur les cultures littéraires de l’Afrique de l’Ouest, et en particulier le patrimoine manuscrit. Avec la diffusion de l’alphabétisation en arabe, les savants africains ont développé une riche tradition de débat sur l’orthodoxie et le sens de l’islam.

La montée d’une telle tradition était à peine déconnectée des centres d’apprentissage islamique en dehors de l’Afrique. À Tombouctou, au Caire, à la Mecque et à Bagdad, les chercheurs africains ont joué un rôle important dans le développement de pratiquement tous les domaines des sciences islamiques. Un coup d’œil sur les écrits et le curriculum des musulmans ouest-africains montre qu’ils citent des œuvres de tout le monde musulman. Ceci est la preuve qu’ils participent à un réseau mondial d’échanges universitaires.

Pourquoi est-il important d’écrire un livre sur les musulmans en Afrique de l’Ouest et en Afrique en général ?

J’espère que mon livre corrigera les idées fausses en Occident et au Moyen-Orient sur l’importance de l’héritage musulman de l’Afrique de l’Ouest qui représente plus qu’un fil mineur dans la plus grande tapisserie de l’islam.

J’espère aussi que le public se rendra compte que les musulmans africains en général n’ont jamais été isolés. La mer Rouge et le Sahara n’ont jamais été un obstacle insurmontable à la communication. Au contraire, ils étaient des ponts qui permettaient aux Arabes et aux musulmans d’Afrique Noire d’entretenir des relations étroites par le biais du commerce, de la diplomatie et des échanges intellectuels et spirituels.

Sources : www.mizane.info

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